Antoine

 

 

_ Je veux pas le savoir, l'interrompit Antoine qui, sur ces mots, tourna les talons.

Il souleva la portière de sa tente rapiécée par endroits et entra, refermant la porte d'un geste brusque et sans appel. Narcisse ne pourrait donc pas parler à l'homme. Quelle idée d'être venu de si loin pour subir un tel accueil et repartir bredouille.

_ Vraiment, ce n'est qu'un vieux barbu méchant et asocial, pensait-il mécontent de ce début.

On l'avait bien prévenu du caractère bourru d'Antoine, qui pouvait se montrer terrible quand il se trouvait dans ses mauvais jours. Et, à dire vrai, ses mauvais jours étaient fort nombreux ! Pour ainsi dire, depuis qu'il avait déménagé ses frusques à l'orée du désert, son caractère ne s'était en rien amélioré ; bien au contraire, sa vie d'ermite solitaire avait accentué son côté farouche.

Toutefois, il n'était pas possible pour Narcisse de rebrousser chemin. Il devait absolument parler au vieillard.

 

Narcisse demeura un moment devant la tente fermée du vieil homme, ne sachant pas que faire ni quelle attitude avoir. Comment aborder l'homme sans déclencher ses foudres ? Le jeune homme avisa un figuier qui poussait tant bien que mal non loin de là et alla s'asseoir à son ombre. Il était mal à l'aise, sentant le regard insistant du vieillard peser sur lui car, il en était quasiment certain, le vieux l'épiait, depuis sa cabane. Effectivement, Antoine retranché derrière la toile de sa tente, fixait Narcisse, en bougonnant.

_ Ce jeune étourneau ne manque pas de toupet ! Y compte pas rester là, tout de même ? ronchonnait-il dans sa barbe.

Minute après minute, sa curiosité prit cependant le pas sur son animosité. Il était fort tenté de savoir ce qui poussait le jeune homme à rester là, assis sous un arbre rabougri, attendant on-ne-sait-quoi.

_ Va pas partir, j'ai l'impression, se disait-il encore.

Pourtant, il n'était absolument pas question qu'il reçoive Narcisse. Cette vieille mule d'Antoine était sûre qu'elle finirait par avoir raison de la patience du garçon.

 

L'après-midi se prolongeait et Narcisse était toujours assis, somnolent, à l'ombre du figuier. Il aurait bien mangé quelque chose mais il se contenta de boire quelques gorgées d'eau, encore fraîche, de sa gourde. Il jeta un coup d’œil vers son cheval qui broutait les misérables feuilles de l'arbrisseau auquel il l'avait attaché.

_ C'est pas possible, le vieux va me faire attendre jusqu'à ce que je me dessèche au soleil, se disait Narcisse, qui commençait à s'impatienter, écoute Artur, je vais chanter « de toute flours » et, quand j'aurais fini ma chanson, s'il n'est pas sorti de sa tente, on repart.

Le cheval dressa l'oreille à la voix de son maître qui, aussitôt, se mit à entonner la ballade. De l'autre côté de la toile, Antoine, l’œil rivé sur Narcisse, vitupérait :

_ Mais qu'est-ce qu'il fait ? Voilà-t-il pas qu'il se met à chanter maintenant. Vrai de vrai, il ne partira donc jamais ! Tant pis pour lui ! qu'il reste donc en plein cagnard1 ; on verra s'il ne part pas !

Et sur ces paroles, il rabaissa le pan de toile rageusement pour se dirigea vers une petite table bancale et toute recouverte de parchemin. En fait, la tente entière était pleine de rouleaux et de livres de toutes sortes : petits, gros, ouverts, fermés... Ils s'empilaient les uns sur les autres pour finir par s'écrouler dans un joyeux désordre sur l'unique et vieux tapis qui protégeait le sol, quoique, vu l'état du dit tapis, on ne savait pas trop de quoi il protégeait !

Tirant un tabouret, Antoine entreprit de reprendre ses travaux interrompus par l'arrivée imprévue de Narcisse. Il resta un moment, penché sur un grimoire qu'il était en train de rédiger, s'efforçant de se concentrer. Quand soudain, n'y pouvant plus, il se redresse avec furie.

_ Mais c'est pas possible, ce jouvenceau ne se taira jamais ! Il va me casser les pieds jusqu'à quand ? Quelle incorrection, vraiment, de venir déranger ceux qui travaillent.

Dans sa colère, il avait fait tomber ses manuscrits dont les feuillets s'éparpillèrent pêle-mêle sous la table. Ce qui accentua encore plus sa colère. Il se baissa et, à quatre pattes, entreprit de rassembler les feuilles.

_ En plus, va falloir retrouver le bon ordre, hurlait-il sans se soucier de savoir si on pouvait l'entendre.

De toute façon, dans le désert, hormis quelques bestioles, il pouvait s'époumoner sans gêner quiconque. Il ramassa une à une les feuilles éparses toutes noires d'une écriture serrée et si remplies de ratures et de notes qu'il n'y avait plus aucun espace vierge. Dehors, Narcisse patientait et se donnait du courage en chantant. Il avait entendu les bruits confus venant de la tente et tentait de deviner ce qu'Antoine faisait.

 

Brusquement, alors qu'il achevait le dernier quatrain de sa ballade et qu'il désespérait de voir le vieillard, il le vit sortit, bondissant et hors de lui.

_ Dis, jeune homme, pourquoi t'es encore là ? Y'a pas à dire, t'es têtu.

_ Rabbi... tenta Narcisse.

_ Quoi ? Quoi ? Qu'est-ce que tu me veux ? Tu vois donc pas que tu me déranges ?

Antoine enchaînait les questions sans laisser le temps au jeune homme de lui répondre. Ce dernier d'ailleurs le regardait craintivement et attendait que l'orage passe. Mais cela ne semblait pas vouloir arriver ! Antoine s'agitait en brandissant un bâton.

_ Mais, Maître, je vous en prie, implora le pauvre garçon.

Car Narcisse était quelqu'un de timide et d'assez peureux et ce vieillard hirsute l'épouvantait avec ses grands gestes et sa voix tonitruante.

_ Mon Dieu, la réalité est pis encore que ce que l'on m'avait dit, pensa Narcisse sur le point de battre en retraite.

_ Où tu vas maintenant ? l'interpella l'autre.

Sans se calmer pour autant, il fit un geste au garçon qui n'osait pourtant pas bouger.

_ Soit il me frappe, soit il me mange : ce bonhomme est pire qu'un ours !

Narcisse était de moins en moins tranquille et voulait partir. Derrière lui, un frémissement lui fit comprendre qu'Artur, lui non plus, n'en menait pas large et cherchait à se détacher.

_ Ouais, puisque t'es là, autant me dire ce qui t'amène.

La curiosité le dévorant, Antoine avait fini par céder. La ténacité de ce jeune garçon, qui avait attendu au soleil tout l'après-midi, l'interpellait. Cependant, il lui était hors de question de l'admettre : il était bien trop orgueilleux pour cela !

1soleil – idiome provençal